19.7.07

Des traces françaises à Peñarroya

Le brouillard embrasse, ce matin de début février 2006, le cimetière de San Jorge qui domine la ville de Peñarroya-Pueblonuevo (province de Cordoue en Andalousie, Espagne). Au pied de la petite colline du cimetière, la ville s’étire de bonne heure et ses rues commencent leur vacarme habituel sans même se rappeler d’un glorieux passé partagé avec les voisins du nord, ces centaines de Français qui ont vécu et travaillé côte à côte des Espagnols et dont une trentaine reposent encore dans leurs tombeaux du cimetière de San Jorge, sous la terre espagnole qui les a chéris et qu’ils ont tant aimée.

Pour beaucoup de Français encore aujourd’hui le nom de Peñarroya est celui d’une ancienne et importante entreprise française appartenant actuellement à Metaleurop[1]. Mais on connaît mal le fascinant origine de cette société, dénominée Société Minière et Métallurgique de Peñarroya (SMMP), qui a touché presque tous les domaines industriels : minerie de charbon et de métaux, production de coke, fonderie de plomb, fabrication de briques, d’acide sulfuriques et d’autres produits chimiques comme le jute, sidérurgie, etc., et qui depuis 1881 a élancé un peu partout dans le monde ses tentacules de pieuvre avide de progrès : en France, en Espagne, en Italie, aux Balcans, en Afrique, en Amérique du Sud ou même en Australie.

Mais comment est-ce que cette incroyable aventure humaine et économique a-t-elle commencé et pourquoi ? Comment et quand, Français et Espagnols se sont mis au travail pour constituer l’une des sociétés les plus actives et agiles d’Europe au tournant du XIXe siècle et dans les premières décades du XXe .

L’aspect humain de cette démarche est bien constaté par les noms que l’on découvre sur les dalles des tombes un peu oubliées et déjà délabrées du cimetière de San Jorge : Henri Julien (1888-1944), Soeur Marie Sainte-Claudine, Paul Victor Bive (1883-1918), Camilles Desportes (1872-1918) –peut-être victimes tous les deux de la grippe espagnole de 1918 ?-, le pied-noir Albert Dumay (1896-1926), Basile Vovk, d’origine russe (1880-1948), ou même le Chevalier de la Légion d’Honneur et glorieux militaire possédant la Croix de Guerre 1914-1918 Louis Henri Menielle Caffiaux (1881-1965) ; sans oublier d’autres qui portent des noms français et espagnols comme preuve des familles mixtes qui se sont constituées à travers le temps : Adrienne Cavanel (née Rives), Francisca Lahoz y de Val de Dantart, Antonia Morales de Ullmann, Alice Ulmann Morales ou Manuel Stocker Vázquez.

Une originalité dans ces tombes presque inouïe en Andalousie et même en Espagne, leurs inscriptions sont rédigées en français : les « Ici repose... », « Né(e) le... / Décédé(e) le...», « Repose en paix », se succèdent aux précisions sur les lieux de naissance : Viviez (Aveyron), Épisy, Commentry (Allier), ou Maubeuge. Il est vrai que l’on trouve aussi des inscriptions qui nous rappellent des personnes d’autres nationalités -tant cette société industrielle était cosmopolite- comme la baronne italo-française « Baronessa Costanza Bich Perrod », ou les suisses Albert Chenevard (1878-1926), Joachim Reinli (1879-1917) et l’hispano-suisse Frédéric Salm Muntaner (1887-1929).

Depuis la colline du cimetière de San Jorge, la vue, si elle arrive à percer le brouillard, se laisse tomber plus loin, au-delà de la ville, sur une vaste surface de 60 hectares plantée de vieilles cheminées en brique vraiment artistiques, et parsemée de vieux bâtiments industriels en ruines. En ville, çà et là, d’autres nobles immeubles révèlent que les Français voulaient se sentir chez eux dans une terre si éloignée de la leur : le versaillais siège de la direction de la SMMP, le vieil hôpital de la compagnie, l’ancien centre de loisirs pour les cadres franco-espagnols, ou les deux larges quartiers de chalets à la française pour le personnel traduisent très bien une volonté non seulement de s’y installer mais d’y demeurer pendant des décades, comme ce fut le cas. Toutes ces constructions révèlent surtout un plan architectural provenant du nord minier de la France –de Picardie notamment- qui marque un contraste brutal mais très intéressant par rapport aux maisons et bâtiments publics du reste de la ville. Dans cette ensemble de bâtisses pseudo-picards, seul l’ancien centre de loisirs ou club français se détache quant à son aspect, car celui-ci nous rappelle plutôt un beau petit palais colonial des mers du Sud ; peut-être que l’on retrouve Tahiti aussi à Peñarroya-Pueblonuevo ?

Aujourd’hui la plupart de cette architecture d’origine française est respectée, mise en valeur et visitable. Le siège de la SMMP héberge un bellissime foyer pour des personnes âgées ; le club social garde à l’intérieur la moderne et gaie bibliothèque municipale ; l’hôpital est devenu le Centro de Salud (Centre Médical de la Sécurité Sociale) de la ville. En ce qui concerne les quartiers résidentiels, ils ont subi beaucoup de transformations, mais il est vrai qu’une vingtaine de maisons (d’un total de plus de deux cents à l’origine) conservent leur aspect original français. Malheureusement, l’ancien polygone industriel (le Cerco industriel de la SMMP) est tout à fait en ruines bien que l’on mène à bout maintenant des travaux pour la restauration de ses parties les plus intéressantes : quelques cheminées, un ancien puits de mine et deux gros complexes industriels dessinés, dit-on, dans le studio Eiffel à Paris d’après leurs maginifiques structures de poutres et de solives de fer enchevêtrées à l’élégante et durable façon eiffelienne.

Ces traces sont les derniers débris, les ultimes vapeurs d’un beau rêve qui a duré de 1881 à la moitié des années 1970. Mais pour mieux savourer le goût de cette histoire d’hommes, de femmes, d’industrie, de richesse et de progrès il faut tout d’abord monter au 12, Place Vendôme de Paris.

C’était le 6 octobre 1881. Dans cette demeure où Frédéric Chopin est mort en 1849 et qui a appartenu à la famille espagnole de l’impératrice Eugenia de Montijo (femme de Napoléon III), c’est que les actes de la Société Minière et Métallurgique de Peñarroya ont été signées. Le protagoniste, le Deus ex macchina, l’alma mater de ce projet fut le prestigieux ingénieur français Charles Ledoux, connaisseur au détail et sur place des exploitations, des gisements et des possibilités minières de la Sierra Morena[2]. Ce fut lui qui a convaincu les différentes compagnies qui opéraient dans le bassin de rassembler en une seule société les divers intérêts qu’elles portaient sur les mines de houille et de plomb, ainsi que leur lien avec les chemins de fer qui parcouraient le sud de l’Espagne. Du total de la nouvelle entreprise, 50% fut souscrit par la Société Houillière et Métallurgique de Belmez[3], le reste se partageait entre les propriétaires de la propre houillière et la branche française de la maison de Rothschild, si bien aucun membre de cette importante famille ne fit parti du Conseil d’Administration avant 1904.

Une fois créée, la SMMP eut comme président à Louis Cahen Anvers ; vice-président, Ferdinand Duval ; directeur général, Charles Ledoux ; et membres, le marquis de Lau, Paul Mirabaud, Charles Herpin et Cornelius Witt. La SMMP aura pour siège central en France le 12, Place Vendôme, et en Espagne la Plaza de la Dirección à Peñarroya-Pueblonuevo (quelques années après elle sera tranférée à Madrid). Un événement marquant de cette histoire est constitué par le fait que la partie la plus grande et moderne de la localité, correspondant au district de Pueblonuevo, a été créée, dessinée et aménagée par la SMMP, qui tira du néant de nouveaux quartiers pour ses ouvriers et ses cadres.

Tout au long de presque une centaine d’années, Français et Espagnols ont partagé à Peñarroya-Pueblonuevo leurs joies et leurs malheurs, et même trois terribles guerres, les deux mondiales et la guerre civile espagnole (1936-1939). Les Français ont même apporté leur culture et leur langue par l’intermédiaire des Soeurs de la congrégation française de la Présentation de Marie. Arrêtons-nous un petit peu sur ce point, il vaut la peine de signaler ce que les travaux pédagogiques des Soeurs de la Présentation de Marie ont accompli non seulement envers les enfants de la nombreuse colonie française (qui avait même un Consul Honoraire sur place), mais aussi avec ceux des cadres espagnols et ceux de la population en général.

Si la SMMP s’est constituée en 1881 et elle a commencé à travailler aussitôt à Peñarroya-Pueblonuevo et ses alentours, ce n’est qu’en 1902 que les Français vont appeler les religieuses pour l’éducation de leurs enfants. À cet événement particulier se mêle, encore une fois, un autre de caractère historique, les lois impulsées par le ministre Waldeck-Rousseau (1846-1904) et surtout par son successeur Émile Combes (1835-1921) qui entraînaient la suppression des congrégations religieuses consacrées à l’éducation des enfants. Cela provoqua la sécularisation (la Présentation de Marie parle plutôt d’expulsions) de beaucoup de religieux et de religieuses ; c’était alors le moment idéal pour certaines ordres d’émigrer en mission au-delà des frontières françaises. C’est ce que la Présentation de Marie a fait tout en acceptant l’appel de la SMMP. La congrégation va recevoir à Peñarroya-Pueblonuevo (la première de ses fondations en Espagne) des dizaines de Soeurs pendant plus d’un siècle, et elle y demeure toujours, maintenant comme collège espagnol. Dans ses classes mixtes ont défilé depuis 1902 des générations de Français et d’Espagnols qui y étudiaient en français côte à côte. Les Soeurs ont ouvert aussi, en 1903, un autre établissement gratuit pour enseigner en espagnol aux enfants des familles pauvres du pays. L’enseignement en français y a duré jusqu’aux années 1970, les élèves utilisant les mêmes livres et jouissant du même système éducatif qu’en France. L’une de ces Soeurs du Collège, Soeur Marie Sainte-Claudine, est enterrée au cimetière de San Jorge, elle est décédée le 29 janvier 1918 (encore la grippe espagnole ?) à l’âge de 48 ans. Une autre, Soeur Marie Sainte-Blanche, qui s’est dévouée à Peñarroya-Pueblonuevo et à la localité voisine de Fuente Obejuna (la deuxième des fondations en Espagne) est devenue Mère Générale de la congrégation de 1932 à 1949.

Ce furent des années fécondes que celles qui ont vu la rencontre de Français et Espagnols à Peñarroya-Pueblonuevo. Merci à cette collaboration, cette ville non seulement atteigna plus de 30.000 habitants aux années 1960 mais elle fut presqu’une île de culture et d’égalité entre hommes et femmes dans une époque assez noire pour l’Espagne. Femmes et hommes travaillaient ensemble lorsqu’en Espagne le travail féminin était très rare. Il est finalement constaté que le cinéma, les modes et les nouvelles vagues arrivaient de Paris directement à Peñarroya-Pueblonuevo négligeant la capitale provinciale, Cordoue, pour satisfaire sa riche et puissante société industrielle. Aujourd’hui il ne nous reste qu’à essayer de conserver ce passé tellement intéressant et faire de notre mieux afin que nos jeunes le connaissent.
[1] Metaleurop, fondée en 1988 de la fusion de la Société Minière et Métallurgique de Peñarroya, elle-même créée en 1881, et de la division des métaux non ferreux de la société allemande Preussag.
[2] Chaîne montagneuse au nord de l’Andalousie, à ses pieds se trouve Peñarroya-Pueblonuevo.
[3] Petite ville à sept kilomètres de Peñarroya-Pueblonuevo dont celle-ci dépendait administrativement.

7 commentaires:

Carmen a dit…

Je suis nèe à Peñarroya-Pueblonuevo, je porte un nom de famille Français, j'ai étudi au Collège Français et je suis très èmues aprés avoir lu votre ècrit.

Carmen a dit…

Je suis nèe à Peñarroya-Pueblonuevo, je porte un nom de famille Français, j'ai étudi au Collège Français et je suis très èmues aprés avoir lu votre ècrit

Revertiano a dit…

Te he respondido en el otro artículo de más arriba ("Regrets d'enfance"), léelo.

pili a dit…

Un montón de gracias de haber contestado a mi mensaje.
Tengo mucho interés en reencontrar a esta persona (Carmen Maillard)que en su tiempo(como unos cuarenta años)fué compañera y amiga mia.
Hace años que dejé el pueblo, pero guardo bonitos recuerdos de el.
Te contesto en estos artículos porque son los que creo ella entrará ya que hablan del pueblo.
Si sabes como puedo dar con ella, te estaré muy agradecida.

Pablo a dit…

Buenas noches,

buscando información sobre mi abuelo, Camille Desportes, me he encontrado con su artículo. Y me ha hecho mucha ilusión. Desgraciadamente no tengo mucha inofmración sobre él porque tampoco pude hablar con mi padre sobre él. En todo caso sé que llegó a Peñarroya hacia 1904 como ingeniero proveniente de Normandía. Se casó con Natividad Macho y tuvieron a mi padre allí. Tras superar la prueba de la Gran Guerra, en la que fue alistado ya como reservista, tuvo la mala suerte de morir electrocutado mientras enseñaba la fábrica a unos visitantes un día de tormenta. Lo poco que sé sobre ello es gracias a una transcrpción en francés de un artículo de "El ideario socialsita" que guardó mi padre. Estaría encantado de poder aprender más sobre aquel periodo de la historia de mi familia y de Peñarroya. Gracias en todo caso poreste artículo.
Atentamente,
Pablo Desportes

Leroy Philippe a dit…

Bonjour,
A des fins généalogiques, je cherche traces des descendants de Louis Henri MENIELLE que vous avez cité dans votre article. il a vécu à Maubeuge avec son épouse Suzanne NOEL vers 1920. Il est décédé à Peñarroya le 14/11/1965 d'après mention sur son acte de naissance. Je suis surpris que vous ayez accolé le nom de "CAFFIAUX" car c'est le nom de sa mère !? Peut-être que celle-ci est enterrée avec lui. (!?)
Suzanne NOEL est une descendante de la famille de mon épouse, je ne sais pas si elle a fini ses jours à Peñarroya aussi.
Peut-être pouvez vous m'éclairer également sur les fonctions de Louis Ménielle ?
Merci
Cordialement
Philippe LEROY

Unknown a dit…

bonjour Philippe Leroy
je m'appelle Paul Moratille et suis un petit fils d'Henri Menielle, sa fille Cécile (ma mère) est décédée à l'age de 96 ans le 29/6/2018
je suis en déplacement, mais à Rennes où j'habite, je pense avoir une généalogie assez complète sur les Caffiaux faite par mon grand père, ci joint mon adresse courriel au cas où vous voudriez avoir des informations.
paul.moratille@yahoo.fr

cordialement

Paul Moratille